L' écoute freudienne et ses ratés.

 

Freud et la Liturgie


Tombé un peu par hasard sur un ouvrage grand public et récent d’une psychanalyste, qui ouvre son propos sur ce qu’aurait été le moment fondateur de la psychanalyse et de ce qui est pointé selon une rhétorique devenue scolastique comme son apport « révolutionnaire », face à une vieille médecine « organiciste », et d’autres techniques « charlatanesques », rétives à l’époque, à entendre les « sujets », je ferai valoir que de toute évidence ces propos finissent par desservir leur « objet », puisqu’ils se heurtent aujourd’hui à des interprétations contraires et contrariantes pour certains, mais dûment documentées et autrement étayées que par le biais paresseux des reprises éternisées des mêmes célébrations permettant de perpétuer un savoir pourtant menacé par l'étendue de ses angles morts.
Ces propos sont fautifs selon moi de relever du « religieux » en prétendant s’exhumer d’un savoir : celui du psychanalyste. Ils font autrement dit, illusion, selon le mot freudien. Ils accomplissent une fonction tout bonnement liturgique : répétition, célébration, commémoration, conservation.


 
Un détail : le…Sujet ! Quelle grande aventure aura-t-il eu dans la bouche et sous la plume de nos huiles expertales. Version meta de l’égolatrie occidentale. Faille/socle épistémologiques majeurs dans l’élaboration doctrinale et sa clinique. Pontification chargée de tout l’ethnocentrisme de moins en moins de saison, rapatrié en sous mains, d’un air de rien. Bouffissure narcissique validée et indéfiniment relayée par les faire-valoir professionnels de tous les champs du savoir. Mais dans notre domaine, l’affaire fut portée jusqu’à la hauteur de la céleste voute. Détail...


 
Ce qui est affligeant aujourd’hui en 2016, c’est sous couvert d’autorité, et d’expertise « psy », de continuer d’insuffler au grand public, un credo qui ne tient plus - au regard de ce que l’on -sait – depuis la fin des années 80, à propos de la « petite histoire » et des «sales petits secrets » qui ont structuré le « grand Récit » de la psychanalyse et de son fondateur Freud, qui se comparait de son vivant à Galilée et à Darwin.


 
Il est ainsi dans cet ouvrage, question (plutôt - réponse que question d’ailleurs) de célébrer dans une phraséologie  commémorative, propre à ce genre de textes, les vertus de l’écoute que seul Freud et quelques-unes de ses jeunes patientes, auraient mis en lumière, afin d’entendre enfin la grande souffrance morale-psychique, restée jusqu’alors confinée dans le cercle obscur d’une intériorité esseulée et réprimée par le social et ses relais. On aura enfin pu considérer ce qu’elles avaient à dire !!! : …Mythème et scène originelle. Mystère plutôt : cf M. Hurni, G. Stoll, Le Mystère Freud, 2014.


 
Nous traversons un récit, le cent-énième du genre, récit hagiographique destiné à relayer sur un mode idéalisant, a-critique, la naissance et les vertus d’une divinité. Une nouvelle transcendance se fait jour avec l’Inconscient, enfin correctement nommé et qui se taille la part du lion, le tout avec un dispositif bricolé chargé de le rendre accessible pour le plus grand bonheur de l’humanité entière, papous compris. « Rendre l’Inconscient, conscient » comme on peut encore le lire aujourd’hui sous la plume moins « pudique » d’analystes américains de référence, fut le mot d’ordre qui parut daté aux fines bouches en substituant d’autres davantage de saison(s). La croyance initiale s’étant heurtée au passage à une épreuve de réalité et non des moindres :  « ça » ne veut pas… ! le « ça » se défilant et les analystes se défaussant au fil du temps : autisme, psychose, et autres troubles déficitaires : l’efficacité de la « cure » se réduisant à ses effets parodiques, sinon purement imaginaires, donnant consistance à tout un monde sauf au "patient". Pures économies de la « jouissance » diront les « puristes » à qui on ne la fera pas, explicitant l’inertie et le « ça ne veut pas »... D’où l’attrait de thérapies prétendant à une efficacité nullement réduite à la sophistication plus ou moins aboutie du discours de -l’expert.


 
A défaut on ira chez le psychiatre et à l’offre pharmacologique du jour, qui n’a rien à vrai dire de beaucoup plus abouti qu’il y a 30 ans. Ou passer chez le fast-psychothérapeute, formé en accéléré, si sa technique incorpore de l’inédit, un zeste d’hypnose, une approche holistique, ou quelque mindfulness venue toute droite d’Amérique…


 
Il faut bien dire, à une certaine distance du foyer critique, que la parole reflue dans le social bêlant, et que son crédit même chez certains « analystes », n’est plus forcément digne de - foi. Extension de la « mécréance » vis-à-vis de la verticalité de la parole, surtout de la parole donnée. Culture généralisée du défaussement et de la démétaphorisation. Culture du nu-mérique*. Affranchissement programmé de l’humaine condition sous les auspices du post-humain qui vient. La parole… cédant le pas à la métrique. Ray Kurzweil est sans doute fascinant (fascisant ?)…


 
Ainsi la mystification relative à cette célébration commémorative de l’écoute, est aujourd’hui pourtant rendue à son évidence,  après les « révélations » fracassantes d’historiens de la psychanalyse, mais surtout de psychanalystes critiques, officiant aux marges, – ceux-là sont plus intéressants que les opposants du premier jour ou les tenants d’une psychologie naïve : en effet, des premiers patients de Freud, récalcitrants dont les étudiants depuis des décennies ne surent pas grand chose - Max Graaf  lui, savait déjà à la grande époque, s’en gausser (L. Breger, Freud, 2000) - aux analystes mis au ban comme S. Ferenczi, aux plus récents P. Mahony, ou aux historiens comme Paul Roazen, et à l’ancien « archiviste » JM Masson, nous avons connaissance depuis longtemps du rififi dans la transmission (grâce à Anna Freud et quelques autres) et des facéties autolégitimatrices que furent pour une bonne part les « récits de cas » du maître.
 
 
L’écoute « analytique » n’avait bien souvent nullement empêché les jeunes femmes qui venaient à elle, de se trouver désavouées (au sens « clinique du désaveu), au sens d’un « je n’en veux rien savoir » de la part de Freud et de ses élèves, modélisés sur le modèle du maître, et de partir : « Dora s’en va » titrera ainsi P. Mahony, montrant la méprise freudienne. Ce n'est pas le fidèle Ernest Jones, compagnon et biographe de la première heure qui pouvait, et cela s'entend, s'opposer à la ligne freudienne ainsi définie, quand on apprend que celui-ci fut fortement suspecté d'abus sexuels, blanchi par les tribunaux, mais très certainement l'auteur de telles violences... (E. Howell,Sh. Itzkowitz 2016, The Dissociative Mind in Psychoanalysis : "il n'est pas surprenant que Ernest Jones, disciple de Freud et biographe, fut acquitté en 1906 dans son procès pour abus sexuels sur enfants".)


Ce désaveu est relatif à un « geste d’exclusion » (pour paraphraser M. Foucault) qui aura d’énormes conséquences par la suite et jusqu’à ce jour  : l’exclusion du corps, du social, de l’extériorité. N’en déplaise à ceux qui rapatrient le social dans l’inconscient pour en tramer leur assise sur quelque socle plus proprement anthropologique. ("L'inconscient c'est le social", selon le mot de Lacan : cf M Fiumano, 2016).  Exclusion de l’Autre, et en tout premier lieu - de la famille, et du « réel » des interactions sociétales entre « sujets » renvoyés usuellement bien vite et commodément, à leurs fantasmes et à l’expertise du savoir expert et de l’omnipotence qui y préside, seules propres à les estampiller. Ce qui explique aussi la grande réticence des analystes à considérer les approches « développementales », les théories de l’attachement et autres approches éthologiques, ou aujourd’hui celles que les neurosciences déploient avec brio. La psychanalyse devait alors être purifiée de ce genre d’excédents. « Ça n’est pas de la psychanalyse ! ». La psychanalyse, devait être pensée, chérie, encensée à l’image de l’esprit insulaire (pour reprendre à R. Stolorow) : insulaire (insue –l’air). Tendance toujours très contemporaine dans certains cénacles, au « Psyxit » de la psychanalyse vis à vis des sciences affines et connexes. Le psychisme, lui aussi, serait non continental : hors champ des sciences. Extraterritorialité. Epistémologie à part. Freudaine...
Impossible de tenir ce cap « irréaliste » encore longtemps selon C. Strenger.
 
Mais ce modèle qui valait jusqu’à aujourd’hui, quoique mal en point, n’en déplaise aux sectaires et autres affidés, voit émerger sur la scène « expertale », le fameux social et sa violence, autres prête-noms d’une altérité que la psychanalyse aura longtemps tue (la critique opérée par la psychologie d’un Politzer doit peut être quelque chose à ce parti pris « individualiste »)  et tentée de rendre méconnaissable dans la fabrication de l’univers psychique comme simple lieu de recel d’une fantasmagorie inavouable, arène d’une indéfinie joute pulsionnelle. Universel passe-partout, et ses clefs interchangeables.

Sur la scène de l’écoute, débordée aujourd’hui par la prise en considération d’un en-deçà de la parole du « sujet » : la parole de l’entourage, mais aussi la pluralité de ce qui chez lui n’est pas instruit -seulement- par la parole, et que la "pulsion" ce schibboleth analytique ne saurait -seule- subsumer… : les actes, les affects, les sensations, le corps -  apparait alors la dimension du - trauma. Le retour du - refoulé…
 
Nous verrons très prochainement éclore sur le terrain français une nouvelle clinique du trauma, péniblement issue d’une rencontre forcée par les circonstances, imposée par les "évènements" et bien sur favorisée par l’agonie de la psychanalyse instituée, rempardée derrière ses mots de la fin et autres métadiscours. Les titres récents s’en font l’écho et ceci n’est qu’un début. L’Autre ? Mais il arrive avec fracas dans le cabinet d’analyste d’abord sous la forme de sa « désertification », et le voici décidé de passer du désert à la ville, en contestant nos «univers sots ». Dés lors l’affaire n’est plus dans le sac, c’est plutôt le ressac.


F. BELLAICHE



* L'homme nu - La dictature invisible du numérique M. Dugain, Ch. Labbé, Plon 2016.