Une psychanalyse... pour quoi faire ?

La psychanalyse...n'existe pas, dira-t-on. Osons dès lors, ce mathème lacanien pour la décrire en son unité ironique : La psychanalyse.  En tous les cas elle se tient depuis longtemps au pluriel, celui de sa dissémination : courants, écoles, sociétés, associations, groupuscules plus ou moins sérieux ou frauduleux à l'âge du net. Ce pluralisme pour certains esprits contemporains témoigne à lui seul de son absence de scientificité, et du risque de sa disparition. La psychanalyse n'existe plus, diront certains. En tous les cas, il y a une certaine résistance au récit de cette disparition et qui persiste à alimenter des questions épistémologiques non closes à ce jour... Comme si malgré l'évanescence de son objet, un discours était encore actif sur ce dernier. Paradoxes.
 

Alors processus herméneutique, simple art de la conversation (A. Phillips), position éthique, contre-culture de la biopolitique et de la normalisation ambiante, - tout cela à à l'abri du champ de la preuve et autre testabilité (A. Grunbaum), ou encore finalement "science" ?
 

Si les Freud Wars sont en quelque sorte terminées depuis une dizaine d'années, avec le triomphe sociétal, universitaire de certaines psychothérapies fondées sur le sol ferme du positivisme, et aux ambitions plus ciblées et rétrécies, il n'en demeure pas moins que la résistance s'est organisée autour de deux pôles : d'une part, celui des tenants de la pureté répugnant au "discours de la science", ayant ainsi fait leur deuil d'un imaginaire de scientificité qui saturait la doctrine de manière presque abusive jusqu'à la fin des années 80, et si ce sont les derniers ils seront donc ceux-là, à revendiquer une extra-territorialité ainsi marketée, quitte à disparaître totalement du champ universitaire et culturel - et d'autre part, celui des pragmatiques ayant saisi que laisser filer le train de la science sans jamais pouvoir renégocier un quelconque billet avec lui, revenait à tourner le dos à l'initiative freudienne qui était issue et inscrite très longtemps dans un dialogue avec la science de son temps et des disciplines environnantes, et se condamner dès lors en effet à une disparition programmée (1).
 

A un âge post-littéraire, c'est-à-dire aussi post-narratif, les tribulations des nouveaux "hommes sans qualités" (R. Musil), n'auront peut-être plus affaire bientôt au divan anciennement doté d'un pouvoir de subjectivation émergente : la psychanalyse contemporaine répugnant à se distinguer de manière artificieuse de la psychothérapie (L. Aron) et  réintégrée au jeu des sciences, jouera donc le jeu consistant à accompagner un sujet "déposé", non comme une marque..., mais déposé dans sa subjectivité ainsi déchue...  Ainsi le pari pragmatiste est aussi audacieux que possiblement tragique, au temps du "post", car il semble "adapté" à la marche du temps. Refermons cette incise...
 

Par delà la diversité évoquée et les débats épistémologiques en cours, choisir aujourd'hui la psychanalyse revient tout de même, à préférer un parcours où, pour reprendre cette invite proférée par un mystique : "il  faut accepter de s'égarer afin de  trouver son chemin"... (Mais ne s'égare pas, qui veut, - sans compter que, la "demande" d'analyse doit aussi être "évaluée" par l'analyste). Au moment présent c'est aussi un choix quelque peu "engagé", refusant le quadrillage psychiatrisant, un pari dont l'enjeu est, pourrait-on dire de - prendre la parole...un projet d'assomption de sa singularité, à une époque où l'effet massifiant des injonctions au conformisme est très prégnant.
 

Entreprendre une analyse dans cet esprit, peut alors constituer une véritable aventure "poïétique", créative, donnant à penser et à ressentir, entre co-construction, et re-création de soi, à travers les méandres d'un défilé narratif et par le biais d'une adresse faite à un autre, c'est-à-dire d'une relation à l'autre : relation qui est le creuset essentiel et constitutif de tout changement possible. (2)
 

Il est ainsi exclu de songer à entreprendre une analyse, si l'on cherche une "solution" rapide ou technique à ses questions : l'analyse est cheminement et souvent errance à travers des questions qui en amènent d'autres. Diff-errance, pour reprendre à J. Derrida, car il s'agit d'accepter fondamentalement cette possibilité de différer de soi pour atteindre son "identité", qui justement et paradoxalement échappe au principe d'identité qui ne supporte pas en principe... de hiatus...  Le "Je est un Autre" rimbaldien, vient à s'éprouver dans le parcours analytique, comme évidence et à la fois épreuve, à travers une relation à l'autre qui ne saurait être réduit à une fonction "miroitante".
 

Entamer une analyse n'est donc certainement pas privilégier une démarche visant à trouver quelque réassurance en un temps pressé : il ne s'agit pas d'une thérapie en kit, et autres "thérapies brèves" dont les finalités sont établies par avance, et sont essentiellement centrées sur le symptôme.
 

C'est par contre, prendre le risque de se laisser aller à l'existence, en se donnant les moyens de s'affranchir de ce qui restreint sa liberté d'aimer, de créer ou de penser...   "S'abandonner à vivre" (3).


(1) cf C. Strenger 2016, Freud's Legacy in the Global Era, Routledge.

(2) Evidence liée à une étude (méta-analyse) qui dans les années 70 avait déjà établi que, quelques soient les approches doctrinales et techniques, le seul facteur de changement repérable "scientifiquement" était lié uniquement à la qualité de la relation, ou ce qui est dénommé aujourd'hui sur un mode médical, - l'alliance thérapeutique ; mais aussi évidence d'un point de vue psychodéveloppemental, puisque l'infans ne s'érige comme individu qu'à l'expresse condition qu'il y ait quelques autres autour de lui (cela touche à la question de la parentalité, et de ce qu'elle requiert afin que ce processus soit simplement possible).

(3) S. Tesson, 2014, S'abandonner à Vivre, Gallimard.