Le travail comme souffrance

LA FIN DU TRAVAIL ?


Politiques, historiens, essayistes (ex, Y.H. Harari, 2018) profilent la fin du salariat d'ici une trentaine d'années ou même avant, par le biais d'une raréfaction de l'emploi et de l'attribution des "postes restants" aux plus pourvus sur le plan universitaire avec une disparition des petits métiers d'aujourd'hui.
Contre l'opinion et les discours plus doctes qui continuent de vanter le mérite du travail comme constituant de l'identité, comme vecteur d'hominisation ou d'humanisation, voire de sublimation des pulsions sexuelles et agressives, participant de l'économie globale du "travail" de culture (Freud), vingt ans après l'ouvrage de Ch. Dejours qui fit date sur "La Souffrance en France - La banalisation de l'injustice sociale (Seuil 1999) ", des écrivains dont très récemment B. Sansal, ont fait récemment valoir que le travail était dans notre société profondément négateur de l'identité et du désir pour la majorité des gens, et dans ce monde ainsi régi par un capitalisme échevelé, le nom "décent" d'une nouvelle forme de "servage" (Sansal), terme ciblant une violence chronique plus deshumanisante encore que celle ramassée en 1999 dans la formulation musilienne du "travail sans qualités" du sociologue anglais R. Senett...

 

Cette violence chronique, systémique, acceptée, se dit partiellement dans les chiffres qui émanent des études épidémiologiques type SUMER sur la "souffrance au travail" et la considération des "RPS", dits risques psychosociaux. (Le sigle même de RPS trahit ce qu'il prétend signifier. Il amadoue la violence à travers une dimension de neutralisation et de codage qui tient la représentation de la violence à distance... Il fait partie du néolangage chargé de représenter et de masquer à la fois l'insupportable).


Les résultats sont assez accablants et certainement en deçà de la réalité. (Un salarié d'une grande multinationale me faisait récemment remarquer que lors des enquêtes sur les conditions de travail, la plupart des employés réfrénaient leurs critiques et cochaient volontiers les cases neutres pour ne pas avoir de problèmes...  Un autre, cadre bancaire, me confirmait le caractère faussement anonyme des questionnaires, puisque si le nom des salariés n'était pas mentionné, le poste et le lieu des répondants étaient publiés : en privé les salariés ironisent sur le jeu qu'on les contraint de jouer... On neutralise donc les réponses dans un jeu de dupes, qui n'échappe à personne, mais le décorum donne le change et suffit à donner une fausse bonne conscience aux hiérarques).
 

BURN OUT ET ZOMBIES


Travailler n'est plus un signe de "santé" - mentale, comme le dit la chansonnette (voire la chansonnette psy en sa visée adaptative) et l'idéologie tenace des penseurs des Lumières (de Hobbes à A. Smith) qui assura pourtant une dignité à cette idée jusqu'à nos jours... en passant par Hegel et Marx - ce dernier qui voyait dans le travailleur-aliéné, exploité, le sujet révolutionnaire par excellence, et dans le travail aliénant, le substrat de l'émancipation à venir. Relecture de la Dialectique du Maître et de l'esclave.


Mais en 1967, H. Marcuse déclassait le prolétariat comme force révolutionnaire. Autrement dit le travail voyait sa force subversive désormais noyée dans le paradis de la Consommation (J.Baudrillard) et du Spectacle (G.Debord), et dans cette nouvelle donne, perdait toute dimension potentielle d'épanouissement tant au point de vie individuel que collectif, dans l'ici-bas et l'au-delà... Si auparavant sa bêtise immanente et son destin aliénant étaient gros, -moyennant l'aide providentielle de quelques accoucheurs- , de  leur propre dépassement offrant un accès de plein pied sur la transcendance attendue du grand soir (schème très messianique), si sa souffrance bien concrète semblait préluder à quelque rédemption, l'immanence avait fini par tourner sur sur elle-même, la bêtise sur sa propre boucle et le prolétariat pouvait continuer à être définitivement abusé... Abus ?


Près de 50 ans plus tard, le schème néolibéral du travail semble promouvoir rien de moins que le burn out comme valeur-étalon et comme idéal-limite du travail (dépouillé naturellement de son éclosion symptomatique) en système néolibéral dopé de sa rationalité proprement - abusive : le travail comme performance (on n'entend que cela, dans tous les secteurs socioprofessionnels) et comme jouissance - au delà du principe de plaisir (disparition de toute subjectivité). Dans ce défilé éclairé par le Spectacle et produit par les gestionnaires, le prolétaire ayant été embourgeoisé dans sa course aux objets (majorité de la population) et transmué en consommateur, a fini par devenir un - zombie. Ch.Dejours récemment (2015) évoquait "l'évolution terrifiante du monde du travail contemporain" à travers ce qu'il appelle la "banalisation du pire".
 

Le burn out proprement dit, qui pourrait bien exprimer ainsi la sombre vérité de la dynamique économique dans - ce qu'il signifie : l'épuisement professionnel, apparaît au demeurant salutaire quand il se produit puisqu'il peut initier le début d'un processus de "dézombification"... témoignant de l'usurpation qui a pris corps dans le corps souffrant du salarié, possédé - par un Tiers (entreprise, administration, institution, machine...) qui a accru ses techniques de domination et de tétanisation de toute posture réfractaire.
 

TRIPALIUM ET DAMNATION


Corps souffrant, esprit en errance : la langue se charge de nous rappeler que - travail - est issu du latin tripalium (1220) signifiant : "instrument de torture, outil pour immobiliser les animaux". (On songe à Nietzsche.) C'est dire que la souffrance, y est inscrite en filigrane dans la mémoire linguistique. La morale arrivera plus tard à la rescousse, frayée en terre chrétienne sur le récit du péché originel. Aristote pour sa part récusait toute portée créatrice au labeur : il relevait de la poiésis (production) par opposition à la praxis (création).

Pour ainsi dire, - avant l'époque moderne, le travail sera perçu sur un mode péjoratif (le destin colonial de l'occident doit peut-être quelque chose à ce discrédit du labeur qui allait forcément mieux aux autres...) et - après l'époque moderne, au temps des post-colonies, la postmodernité néolibérale, semble renouer sans fards ni masques avec cette histoire de damnation : la rédemption par le travail ayant été rangée au musée des fables hégéliennes-marxistes-léninistes... La Chine contemporaine filant elle aussi la musique de chambre du Marché.

 

 BANALITE DU MAL ET FICTION DEMOCRATIQUE


Cette figure du Tiers que nous évoquions (entreprise, administration, institution) est à l'origine d'une violence usuellement ignorée, déniée, passée sous silence même par les "décideurs" et les acteurs institutionnels chargés de "l'encadrer", la norme ambiante étant ce qu'elle est, malgré les sensibilisations croissantes par exemple au problématiques de "harcèlement - moral" (terme en vogue, mais une fois énoncé/supposé, le silence reprend ses droits).

Car cette violence systémique colle à la norme socio-économique qui établit ce qui est moralement supportable ou ne l'est pas. Et la violence "morale", "psychique", "relationnelle", tombe presque toujours invariablement dans les oubliettes de la raison dominante, qui s'acclimate à une forme de violence "normale", - d'autant plus que l'impensé de la violence à l'échelle de l'individu reste aujourd'hui majeur et même dans le champ des divers acteurs de terrain, - mais aussi du fait de la place des plus restreintes dévolue à la considération de ce qui échappe à la mesure et à la bêtise quantificatoire (un médecin du travail établissait son diagnostic de dépression à propos d'une salariée en piteux état en lui confirmant que son test quantitatif était lui tout à fait infaillible et bien plus assuré que les élucubrations subjectives de son psychiatre ...). La souffrance "morale", "psychique", "relationnelle" ne se voit pas. Vieille affaire. "Cessez donc vos caprices"...Sensibleries.


"Banalité du mal", pour reprendre à Arendt, selon Ch. Dejours : "banalité d'un processus qui est sous-jacent à l'efficacité du système libéral-économique". (op.cit 1999). Vérité incontestable.

Et en pratique, cette violence subie, reste finalement l'affaire de la "victime", qui doit s'en expliquer et si possible s'en culpabiliser/responsabiliser. Eventuellement on peut l'y aider. Psys, acteurs médicaux, et institution judiciaire répondent présent. Pour autant l'affaire pourra rester tue...
 

La violence dans le monde du travail, - manageriale, organisationnelle,  bureaucratique, relationnelle,- normale -, a certainement encore de longs jours devant elle. A l'abri de tout examen approfondi et de mesures qui seraient courageuses, des décideurs politiques. Les salariés du bas en haut de l'échelle resteront certainement encore longtemps ferrés et sous emprise, réduits à la merci du pouvoir qui les oblige. La déferlante des arrêts de travail, en liaison avec cette violence structurelle, dont on ne cesse de constater la croissance depuis quelques années, ne saurait être stoppée dans ces conditions.


Stress, souffrance au travail, burn out, ou encore harcèlement moral - ne sont autre chose que des signifiants inscrits sur le corps des salariés et qui témoignent de la sociopathie globale qui affecte le monde du travail dans son entier (c'est-à-dire même, du monde - dans son entier) comme le disent plus élégamment nos écrivains.


Le traitement de la question ne saurait dès lors se réduire à une considération psychologisante et culpabilisante, individualisante, atomisante d'une question sociétale, qui affecte un collectif dans son ensemble, et qui touche au sens même de ce qui reste de "démocratique" (?) dans notre société...
Dès lors on peut reconsidérer non sans inquiétude la question  -  dans quelles conditions aujourd'hui, l'inscription dans le "monde du travail"  a-t-elle un rapport quelconque avec la "santé mentale" d'un sujet ?


Auparavant, avoir un travail pouvait témoigner d'une inscription réussie dans le champ social et d'un rapport adaptatif au monde, d'un ancrage fort dans une réalité sociale partagée.  Si pour Freud la cure analytique avait pour finalité "aimer et travailler", travailler semblait porter témoignage de cette inscription réussie dans le champ social et conférer une identité substantielle, au "travailleur" : si l'on suit Cl. Rosset (Loin de moi, Etude sur l'identité, Minuit 1999), qui se gaussait de l'identité personnelle, en disant qu'il n'y avait qu'une identité sociale, de manière syllogistique, il se pourrait donc que celle-ci ramenée aux coordonnées concrètes des conditions de travail, soit une identité de souffrance et d'exclusion...de soi-même, une identité de rebut (ou au rebut), pour le dire comme Z. Bauman.


Aujourd'hui à l'époque des zombies, là où la réalité et le social semblent épouser les contours dessinés par des cyniques, les jeunes délinquants, donnent à leur manière une réponse qu'il conviendrait de considérer par autre chose qu'un revers de main ou des postures entendues: ils renvoient par leur cynisme inscrit dans leurs déviances au cynisme général ambiant et à la violence généralisée propre au monde du travail, champ clos du "servage" postmoderne.

 

Plutôt que des arrêts de maladie, - la structure, l'entreprise, l'administration- qui génèrent quantité d'arrêts de maladie pour "stress professionnel, souffrance au travail, burn out et autres harcèlements"  ne devraient-ils pas être "audités", et mis un temps - aux arrêts, ou sous "surveillance" ?


Nous suggérons dans ces conditions aux politiques de songer en ces époques d'évaluations, de pointages divers pour tout et rien, à la possibilité - soit de taxer les entreprises, les administrations, et toute structure employant fonctionnaires ou salariés, qui seraient responsables d'un taux d'arrêts de maladie (dépassant un seuil à définir) correspondant à un pourcentage de salariés ou fonctionnaires arrêtés pour les pathologies induites évoquées ici, et intégrant naturellement aussi dans ce décompte maladies professionnelles et accidents du travail, - soit d'appliquer un système très en vogue de bonus-malus, correspondant à une réelle volonté politique de prévention des dits risques psycho-sociaux.


Cette mesure impulsée par les gouvernants aurait très certainement un retentissement conséquent sinon considérable sur la maltraitance devenue systémique dans le monde du travail, et opèrerait une inflexion décisive sur les pratiques de management laissées depuis des lustres à la dérive des décideurs économiques, soutenant ainsi une démocratisation absolument requise aujourd'hui dans le monde clos de l'entreprise et des administrations...

 

F. BELLAICHE
 

« Les chiffres clefs de l'observatoire du stress au travail


Un phénomène d’ampleur
24 % des salariés sont dans un état d’hyperstress, c’est-à-dire à un niveau de stress trop élevé et donc à risque pour leur santé. Contrairement à une idée reçue, ce niveau est le même pour les cadres et les non cadres, qu’ils aient des responsabilités d’encadrement ou pas. Les femmes sont plus touchées que les hommes (respectivement 28 % et 26 % de salariés en hyperstress et 46 % et 55 % avec peu de stress).  Les taux d’hyperstress varient aussi selon les secteurs d’activité. Ainsi les domaines de « la santé humaine et des actions sociales », des « arts, spectacles et activités récréatives », des « services » et des « activités financières et d’assurance » apparaissent souffrir davantage du stress.


52 % des salariés présentent un niveau élevé d’anxiété et 16 % ont probablement un trouble anxieux, au sens médical du terme. Les femmes sont nettement plus concernées que les hommes (57 % avec un niveau élevé d’anxiété contre 47 %, et 18 % de pathologie anxieuse contre 14 %).


29 % des salariés présentent un niveau dépressif élevé et 6 % sont probablement en dépression, au sens médical du terme. Les femmes sont un peu plus concernées que les hommes. Les non cadres ont un peu plus de manifestations dépressives que les cadres (31 % de niveau dépressif élevé versus 27 %) mais le taux de pathologie dépressive est comparable. Les niveaux dépressifs élevés progressent avec l’âge. Ils vont de 23 % chez les moins de 30 ans à 31 % pour les plus de 50 ans. Cette progression s’observe aussi en fonction de l’ancienneté dans l’entreprise, allant de 20 % pour une ancienneté inférieure à 5 ans à 34 % pour une ancienneté de 15 à 25 ans. Selon les secteurs d’activité les manifestations dépressives varient fortement. Les salariés du secteur « des arts, spectacles et activités récréatives » sont les plus touchés (37 % de niveau dépressif élevé et 12 % de dépression probable) ainsi que les salariés du secteur de « santé humaine et action sociale » et du secteur de « l’administration publique » (33 % de niveau dépressif pour chacun de ces deux secteurs et 7 % de dépression probable).

 

Des facteurs de stress variés
Les exigences liées au travail arrivent en tête. « Devoir traiter des informations complexes et nombreuses » et « manquer de temps » concernent respectivement 72 % et 62 % des salariés et leur impact en termes de stress est très fort. Si un peu moins de salariés trouvent que « les objectifs au travail sont difficiles à atteindre » (41 %), il s’agit d’un élément source d’un grand stress. Le manque d’autonomie et en particulier « la non-participation aux décisions touchant à mon travail », bien que ne touchant que 56 % des salariés, est une importante cause de stress.


Il est important de noter que certains facteurs de stress, même s’ils ne touchent qu’une minorité de salariés, sont une source importante de stress chez ceux qui y sont exposés. C’est le cas du « manque de soutien moral au travail » (33 % des salariés), le fait que « mon travail ne me fait pas sentir utile ni ne me donne une bonne image de moi » (29 %) ou encore « une mauvaise ambiance au travail » (27 %). Les difficultés relationnelles concernent un nombre limité de salariés. Ainsi 15 % ont une « mauvaise relation avec leurs supérieurs » et 18 % ont des « contacts non satisfaisants avec les gens ». Ces situations sont donc moins fréquentes mais aussi moins source de stress que d’autres facteurs de risques psychosociaux. A une double exception cependant.

 

« Etre en contact avec des gens impolis » et « avoir des personnes au travail qui prennent plaisir à me faire souffrir » sont des situations qui ne touchent que respectivement 21 % et 14 % des salariés, mais leur capacité à générer un fort stress est considérable.


Il apparaît aussi quelques différences entre les salariés avec ou sans responsabilités d’encadrement. Ces derniers sont plus exposés à « des tâches monotones et répétitives », au « manque de participation », et à « l’absence de visibilité sur les possibilités d’évolution professionnelle ». Les salariés avec responsabilités d’encadrement sont eux plus concernés par « le manque de temps », « avoir à traiter des informations complexes et nombreuses », et « des horaires de travail contraignants ». On constate donc que, même si les sources de stress ne sont pas tout à fait identiques pour ces deux catégories de salariés, les niveaux de stress, comme indiqués précédemment sont pourtant semblables.
 
(1) Les résultats fournis s’appuient sur l’analyse d’une population de plus de 30 000 salariés évalués entre mi-janvier 2013 et mi-juin 2017. »



Source  : https://firps.org/23112017-•-les-chiffres-cles-de-lobservatoire-du-stress-au-travail/